Avertissement
Ce récit est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.
Kenza, la battante
Kenza vivait dans une cité des quartiers nord de Marseille, dans un petit appartement aux murs usés par les années, mais toujours impeccablement tenus. A soixante ans, ses cheveux gris portaient les traces d’une vie de sacrifices. Divorcée depuis vingt ans, elle avait élevé seule ses trois fils, Hacène, Mohamed et Selim, dans l’espoir qu’ils auraient une vie meilleure que la sienne.
Chaque soir, après avoir rangé les modestes restes du dîner, Kenza s’asseyait près de la fenêtre et fixait les lumières de la cité, une prière silencieuse sur les lèvres. Elle priait pour que ses fils trouvent leur place dans une société qui semblait les rejeter à chaque tournant.
Hacène, Mohamed et les rêves brisés
Hacène, l’aîné, avait toujours été studieux. Sa passion pour la biologie l’avait mené à décrocher avec brio son master de la Faculté de Médecine à la Timone (*). Il rêvait de devenir chercheur, d’améliorer le monde par ses découvertes. Mais depuis deux ans, ses efforts pour trouver un poste restaient vains. Chaque entretien était une déception. Parfois, il sentait le regard suspicieux des recruteurs en entendant son prénom. On l’appelait « Monsieur Hassène » avec une maladresse feinte ou une hésitation qui en disait long.
Mohamed, lui, avait suivi une autre voie : l’informatique. Diplômé d’un master avec mention de la Faculté des Sciences à Luminy (*), il était sûr que sa spécialisation dans la cybersécurité ferait de lui un candidat recherché. Mais les portes restaient closes, sans raison claire. Il postulait à tout, même des stages sous-qualifiés. Parfois, les recruteurs n’allaient même pas au bout de son CV, bloqués à la ligne « nom et prénom ».
Pourtant, ni l’un ni l’autre ne se laissaient abattre. Ils avaient trouvé un emploi chez Uber Eats. Chaque soir, ils enfilaient leurs vestes de livreurs et parcouraient Marseille de bout en bout à vélo, jonglant entre les commandes, les intempéries et l’humiliation de croiser parfois des anciens camarades de fac devenus cadres.
Selim ou le choix de la rupture
Selim, le benjamin, était différent. Jusqu’au lycée, il avait été brillant, sans effort apparent. Mais à seize ans, il avait tout lâché. « A quoi bon ? », disait-il à Kenza quand elle lui reprochait son décrochage. « Même avec un diplôme, je serai toujours Mohamed ou Hacène : un Arabe bon à livrer des pizzas. » A dix-neuf ans, il avait trouvé une autre voie : le trafic de drogue. C’était rapide, lucratif, et personne ne lui demandait son CV ou son prénom. Avec l’argent qu’il ramenait, il payait le loyer, l’électricité, et glissait parfois des billets dans la main de sa mère pour « acheter des fruits ou du poisson ». Kenza refusait son argent au début, mais elle avait fini par se résigner. Que pouvait-elle faire d’autre ?
Une nuit de novembre, le choc !
Un soir de novembre, alors que le mistral glacial s’infiltrait par les fenêtres, la sonnette retentit. Trois hommes en uniforme, la BAC (**), se tenaient à la porte. « On cherche Selim Ben. » Kenza sentit son cœur s’arrêter. « Il n’est pas là », répondit-elle d’une voix ferme. Les agents pénétrèrent dans l’appartement sans attendre. Ils fouillèrent chaque pièce, renversant des tiroirs, inspectant les placards. Une photo accrochée au mur attira l’attention de l’un des policiers : Kenza entourée de ses trois fils. « Ce sont vos enfants ? » demanda-t-il. « Oui », répondit Kenza, le menton relevé. « Deux universitaires, diplômés avec mention. Rien à voir avec la drogue. »
L’homme haussa un sourcil, incrédule. « Et pourquoi vous ne virez pas le troisième ? Il fait honte à votre famille. » Kenza sentit une boule de colère monter dans sa gorge. « Parce que, monsieur, c’est lui qui nous fait vivre. Sans Selim, on n’aurait plus de toit, plus de chauffage, plus rien. Alors dites-moi, que dois-je choisir ? Ma dignité ou la survie de mes enfants ? » Le policier resta silencieux un instant, pris de court. Puis il détourna le regard et ordonna à ses collègues de sortir. Ils repartirent, laissant Kenza seule dans un appartement retourné.
Un lendemain incertain
Hacène et Mohamed rentrèrent tard ce soir-là. Fatigués de leur journée de livraison, ils furent choqués de découvrir l’état de l’appartement. « C’est Selim, n’est-ce pas ? » demanda Mohamed, les poings serrés. « Oui », répondit Kenza, le regard vide. Hacène cria fort sa colère « Un jour, ca va finir mal pour lui .. pour nous tous .. Mais ce n’est pas lui qu’ils cherchaient. C’est nous tous qu’ils jugent, qu’ils stigmatisent ». Les trois restèrent silencieux. Ils savaient que leur histoire n’était pas unique. Dans cette société où leur prénom, leur origine, et même leur adresse postale jouaient contre eux, ils avaient l’impression d’être condamnés à se battre contre des murs invisibles.
Selim finit par rentrer, son sac à dos plein de billets froissés. Il les posa sur la table sans un mot. Kenza les regarda, tiraillée entre la honte et la gratitude. Hacène et Mohamed détournèrent les yeux. « Un jour, je ferai mieux », murmura Selim. « Un jour, ca va finir mal », répliqua Hacène, presque pour lui-même.
Kenza, assise près de la fenêtre, regarda la nuit s’étendre sur la cité. Une prière muette sur les lèvres, elle se demanda si des jours meilleurs viendraient ou si un malheur s’abattrait.
L’histoire de Kenza n’est pas une exception. Elle incarne le destin de milliers de familles, prises dans un étau entre les discriminations, la précarité et les rêves brisés. Mais malgré tout, Kenza garde espoir, car pour elle, abandonner l’espoir, c’est abandonner ses enfants – et ça, elle ne le fera jamais.
(*) La Timone & Luminy sont deux campus de l’Université d’Aix-Marseille.
(**) Brigade Anti-Criminalité.









