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Manager l’innovation … autrement !

Article publié dans le Bulletin Semestriel de l’ENSM – N°3 – Janvier 2017

Entre ceux qui confondent entre innovation et invention et ceux qui pensent que l’innovation est forcément technologique, il existe d’autres voies alternatives qui donnent à l’innovation des espaces d’expression plus larges dans tous les domaines aussi bien technologiques qu’organisationnels ou institutionnels.

Vers une définition universelle des technologies …

En effet, nous utilisons souvent, le terme « technologie » pour désigner un système de connaissances découlant essentiellement des sciences naturelles et des sciences de l’ingénieur. Cette convention est totalement restrictive puisqu’elle ne représente qu’une seule catégorie de technologies dite « dures / hard » qui regroupe les compétences, les outils et les règles utilisés par l’homme pour modifier, s’adapter et gérer son environnement pour sa survie et son développement.

Les systèmes de connaissances actionnables dérivés des sciences sociales, sciences non-naturelles ainsi que les connaissances non-scientifiques (traditionnelles) visant à résoudre divers problèmes pratiques, représentent une autre catégorie de technologies dite « soft ». Selon Zhouying Jin, elle se réalise par l’utilisation consciente des lois ou des expériences communes dans les activités économiques, sociales et humaines. De ce fait, elle façonne les règles, les mécanismes, les moyens, les institutions, les méthodes et les procédures qui contribuent à l’amélioration, l’adaptation ou le contrôle de l’environnement d’une manière objective et subjective.

Contrairement à ce que nous croyons, les soft-technologies ne sont pas une nouvelle discipline mais l’impact de l’industrialisation et les brillantes avancées réalisées par les sciences naturelles et les sciences de l’ingénieur, ont freiné son développement comme une forme propre de technologie. De plus, notre incapacité à apprécier la vraie nature de la technologie, intégrant les « soft-technologies », nous a empêchés de saisir correctement l’essence du processus d’innovation technologique et de mettre en exergue la relation entre l’innovation technologique, l’innovation organisationnelle et l’innovation institutionnelle.

En explorant le concept de « soft-technologies », nous soulignons l’importance de l’innovation technologique comme levier de réduction du fossé existant entre les pays développés et les pays en voie de développement. En effet, les praticiens des soft-technologies sont capables de développer de nouvelles industries à partir des soft-technologies. Par cette voie, les pays en voie de développement peuvent s’affranchir de la stratégie séquentielle de « rattraper puis dépasser » les pays développés qui coûte cher en investissements colossaux dans les hard-technologies. Mais opter pour cette alternative de développement durable moins coûteuse, requiert la compréhension des enjeux du positionnement stratégique à travers l’innovation institutionnelle et la capacité de création de nouvelles règles du jeu pour cet espace conquis. Pour cela, ces pays doivent rester « en alerte » aux nouvelles avancées technologiques dans les pays développés et éviter de suivre aveuglément des modèles et critères de pensée « in the box », au moment crucial des choix stratégiques de développement.

Think out of the box …

Ceci nous mène à deux pistes non exhaustives de réflexion « out of the box » : La première se réfère aux écosystèmes favorables à l’émergence des acteurs de l’innovation ; la seconde se réfère à un modèle particulier d’innovation dite « frugale » qui a fait ses preuves dans les pays en développement, notamment Chine et en Inde où elle est désignée par « Jugaad Innovation » et qui entame sa conquête des pays développés.

La première réflexion est une approche stratégique globale pensée comme une alternative à la logique dominante dans les pays développés et qui est basée sur la concurrence et la compétitivité. Elle impose de nouvelles règles fondées sur la « coopétitivité » à travers la mutualisation durable de moyens et d’avantages en évitant des investissements lourds et inutiles dans des activités similaires au sein d’un même écosystème. Ceci implique nécessairement, la description des rôles et des relations entre les différentes parties prenantes de cet écosystème, à savoir : l’Etat qui fixe les règles du jeu ; les entreprises qui sponsorisent de l’innovation et au final, l’intègre dans ses produits et services ; les universités et Centres R&D qui produisent l’innovation ; et évidemment, la société civile qui exprime ses valeurs culturelles et sociétales.

La seconde est une approche opérationnelle basée sur un concept simple qu’est selon Navi Radjou, « la capacité ingénieuse à faire plus avec moins ». Le défi de l’innovation frugale, réside dans sa capacité d’optimisation de la valeur pour la société en réduisant au maximum l’utilisation des ressources financières, matérielles et institutionnelles et en utilisant une variété de méthodes qui transforme ces contraintes en avantages. En minimisant l’utilisation des ressources dans le développement, la production et la livraison, il en résulte des produits et services « low cost ». Combiné avec des capacités scientifiques et technologiques approfondies, cela pourrait être une source importante d’avantage concurrentiel pour les pays en développement.

Les avantages de l’innovation frugale ne sont pas seulement focalisés sur la baisse des coûts, mais va au-delà en démocratisant la mise à disposition à grande échelle de certains produits et services, destinés auparavant aux riches. Souvent, les innovations frugales ont une mission explicitement sociale. Les efforts de disponibilité de médicaments génériques par certains laboratoires pharmaceutiques et les véhicules automobiles bons marché d’origine indienne ou chinoise, sont des exemples édifiants.

L’innovation frugale est une opportunité unique en son genre de coopération entre les pays développés et les pays émergents avec en prime, de nouvelles règles équitables de transfert du savoir dans les deux sens : les hard-technologies d’un côté et les soft-technologies de l’autre. C’est l’exemple du moniteur cardiaque MAC 400 développé en Inde, par les ingénieurs indiens de GE.

De plus en plus, de grandes entreprises occidentales s’inspirent de l’innovation frugale des pays émergents. Ils proposent des produits innovants, des services de qualité, accessibles et surtout à moindre coût pour répondre à la demande des clients soucieux des coûts et de l’environnement.

Les possibilités de manager l’innovation autrement, sont infinies. Les pratiques fructueuses dans certains pays du BRICS sont porteuses d’idées intéressantes auxquelles nous devons porter un regard curieux et critique afin de découvrir ce qui peut constituer le nouveau corpus de connaissances (BoK) du management de l’innovation.

Références

  • Baaziz A. ; Quoniam L. (2014). Patents used by NPE as an Open Information System in Web 2.0 – Two mini case studies. Journal of Intelligence Studies in Business (JISIB), ISSN 2001-015X, Volume 4, No 2 (2014)
  • Carayannis, Elias G. & Campbell, David F. J. (2010). “Triple Helix, Quadruple Helix and Quintuple Helix and how do knowledge, innovation and the environment relate to each other ? A proposed framework for a trans-disciplinary analysis of sustainable development and social ecology”. International Journal of Social Ecology and Sustainable Development, 1(1). 41–69
  • Jin, Zhouying (2005). Global Technological Change : From Hard Technology to Soft Technology. Intellect (UK), January 2005 – ISBN 1841501247
  • NAVI, Radjou, (2013), “Jugaad Innovation : Think Frugal, Be Flexible, Generate Breakthrough Growth.” 2013

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