Avertissement
Ce récit est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite.
Dans leur maison familiale sur les hauteurs périphériques d’Alger, un soir d’hiver 2005, trois frères étaient réunis autour d’un vieux poêle à gaz, chacun à sa main, sa tasse de thé à la menthe. Une discussion animée s’engagea, comme souvent lorsqu’il s’agissait d’avenir, d’idées, de projets. Mais ce soir-là, quelque chose était différent. Il y avait dans l’air cette tension palpable des grandes décisions.
Smail, le benjamin, débordait d’enthousiasme. Diplômé en commerce. Il rêvait de créer son entreprise, de devenir son propre patron, de donner un sens concret à son quotidien.
Hamid, tout juste rentré du Québec après dix années d’exil volontaire au cours desquelles il avait appris l’art délicat de la charcuterie. Il était revenu avec l’idée de faire de la viande un art.
Kader, l’aîné des trois. Ancien cadre dirigeant d’une entreprise publique, il avait troqué les grandes stratégies industrielles pour les combats silencieux du conseil aux jeunes entrepreneurs. Calme, analytique, il avait ce regard froid et clairvoyant que donne l’expérience. Il écoutait ses deux frères avec une bienveillance distante, prêt à mettre son expérience pour les aider à concrétiser leur œuvre.
— On veut se lancer dans la charcuterie grand public, lança Smail, tout sourire. On vise large. Les supérettes, les marchés, les épiceries… Tout le monde en veut.
— Oui, renchérit Hamid. J’ai tout ce qu’il faut. Le matos, les recettes, même quelques contacts fournisseurs. J’ai vu ça au Canada. C’est faisable.
Kader fronça légèrement les sourcils.
— Et comment vous comptez faire la différence ?
Les deux se regardèrent. Smail répondit d’un ton plus hésitant :
— Ben… avec la qualité… et des prix accessibles.
Kader soupira doucement. Il se leva, alla vers la fenêtre, observa un instant la rue silencieuse, puis se retourna.
— Ecoutez, je ne veux pas briser votre enthousiasme mais ce créneau est saturé. BELLAT, DOLINA, AMMOUR ou BEN TOUMIA… Ils vous écraseront comme des mouches. Vous n’avez ni leurs moyens, ni leurs réseaux.
Hamid croisa les bras, un brin vexé.
— Mais j’ai un vrai savoir-faire, Kader. Je ne fais pas du plastique moi. Je fais du vrai produit, artisanal. Ça compte, non ?
— Oui, ça justement, ça compte répondit Kader, en pointant son doigt vers lui. C’est là votre force. Et c’est là que vous vous trompez de combat. Ne vous battez pas sur leur terrain. Créez le vôtre.
Il se rassit et poursuivit, plus lentement, pour bien se faire comprendre :
— Le marché grand public, c’est une jungle. Des prix tirés vers le bas, des volumes énormes, une guerre de réseau et une logistique de titans. Les industriels contrôlent la distribution, imposent les prix, inondent les rayons. Vous n’avez aucune chance de rivaliser avec eux sur leur terrain. Vous n’avez pas les reins solides pour résister à ça. Par contre, si vous proposez une charcuterie de terroir, sans additifs, sans agents gonflants… là vous avez un espace. Une identité. Une histoire à raconter.
Hamid acquiesça lentement.
— Je vois. Un peu comme les fromagers artisanaux que j’ai vus au Québec…
— Exactement. Et vous commencez petit. Un labo, un atelier, une marque forte, une image. Vous produisez à la commande. Pas de surstock. La qualité au lieu de la quantité.
Smail pencha la tête.
— Tu veux dire ?
— Une niche. La charcuterie haut de gamme, traditionnelle, artisanale. Pas pour tout le monde. Pour ceux qui cherchent l’exception. Les produits faits main, à la commande. Tout le contraire de ces produits industriels bourrés de fécules.
Un silence s’installa. Puis Hamid esquissa un sourire.
— Un salami fait maison dans des boyaux de baudruche, avec zéro protéine végétale… Ça, ça aurait de la gueule !
Smail, lui, réfléchissait à voix haute :
— Et les circuits de distribution ? Les grandes surfaces ne prendront jamais ça…
— Pas les grandes surfaces. Du circuit court. Un site vitrine. Un storytelling fort. Vous vendez une histoire, pas juste un produit.
Smail, plus pragmatique, faisait les comptes dans sa tête.
— Mais ça se vendrait ? On trouverait une clientèle ?
Kader hocha la tête et se lève à nouveau, posant sa tasse.
— Oui. Il y a une frange de la population, exigeante, souvent ignorée par l’offre industrielle. Des cadres, des expatriés, des gens qui ont voyagé, des clients haut de gamme qui ont vu ailleurs ce qu’était un bon produit. Ils veulent de la transparence, de l’authentique, du goût. Et ils sont prêts à payer le prix parce qu’ils veulent consommer mieux et sain. Une clientèle plus restreinte, mais fidèle. Et vous pourrez justifier des marges plus élevées. Moins de volume, mais plus de marge … Mais … Mais vous ne pouvez pas faire ça à moitié. Il faudra un labo aux normes, un packaging soigné, un storytelling autour de vos produits. Et une distribution sélective. Epiceries fines, Hôtels, et peut-être même Grandes Entreprises comme la Sonatrach ou Air Algérie, pourquoi pas ?
Hamid hocha lentement la tête.
— Mais pour produire artisanal, il faut du temps, de la technique. Et la matière première ?
— Justement, répondit Kader. Vous n’avez pas besoin de produire en masse. Travaillez à la commande. Vous vendez ce que vous avez préparé la veille, ou ce que vous préparez pour le lendemain. Zéro stock. Zéro gaspillage.
— Et les fournisseurs ? demanda Hamid.
— C’est là que ton expérience du Canada entre en jeu. Tu sais comment sourcer des épices, du boyau naturel, des viandes certifiées. Tu sais comment garantir la qualité. Et Smail, toi, tu vas devoir vendre ça comme une expérience unique. Pas juste un produit.
Smail hochait lentement la tête.
— Et pour financer cela ? ajouta-t-il. Tu sais bien qu’on n’a pas de gros moyens.
Kader sourit.
— C’est là que le dispositif ANSEJ (1) entre en jeu. Vous êtes deux jeunes complémentaires. Hamid apporte la technique, toi le marketing. Il est fait pour des projets comme le vôtre. Vous montez un dossier propre, bien argumenté, avec étude de marché, prévisionnel réaliste, mise en valeur de vos compétences. Je vous aiderai à monter un dossier cohérent, solide et crédible, avec un business plan réaliste. Une fois validé, vous aurez droit à un financement à taux réduit avec période de grâce, un prêt bancaire bonifié et des exonérations d’impôts allant jusqu’à cinq ans.
Ce soir-là, une décision fut prise. Pas un cri de victoire, pas de poignée de main solennelle. Juste une idée, semée dans la chaleur du salon familial, qui allait germer et, un jour, porter ses fruits. Ainsi naquit, en 2006, une entreprise Ets. BAAZIZ, une charcuterie d’exception à l’Algérienne.
Ils montèrent le dossier dans le cadre du dispositif ANSEJ. Et grâce aux conseils de Kader, ils évitèrent les pièges habituels, surtout, pas de copier-coller de projets existants mais une véritable étude de marché, une analyse des forces en présence, un business plan robuste nourri de leur complémentarité.
Hamid serait le maître artisan, garant de la qualité et de la tradition. Smail serait la voix de la marque, celui qui parlerait aux clients, construirait l’image. Kader, quant à lui, resterait dans l’ombre, tel un phare, éclairant leur chemin.
Quelques mois plus tard, le dossier fut accepté. Le prêt ANSEJ validé, une banque partenaire du dispositif débloqua les fonds nécessaires. La joie fut immense, mêlée à un trac palpable. Il fallait maintenant passer du rêve à l’action. Smail en sortit euphorique :
— Hamid, on a décroché le crédit ! On peut lancer les travaux !
Le chantier d’aménagement du laboratoire et de l’atelier de fabrication débuta aussitôt dans un modeste local situé dans la zone artisanale de Saoula, sur les hauteurs périphériques d’Alger. Chaque détail comptait : ventilation, sols, murs lavables, zones de froid, les conduits d’aération, circuits séparés pour les produits crus et cuits, le frigo négatif pour les matière première et un positif, pour les produits finis. Tout était pensé pour répondre aux normes d’hygiène les plus strictes. Hamid dirigeait les travaux avec sa rigueur habituelle, acquise au Québec.
Durant la Foire Internationale d’Alger à la SAFEX (2), Hamid et Smail rencontrèrent un représentant d’une entreprise française spécialisée dans le matériel de charcuterie fine.
— Regardez ce poussoir sous vide, il vous permet un remplissage homogène sans déstructurer la pâte, expliqua le commercial, un certain Monsieur Lefèvre.
— Et ça ? demanda Hamid en pointant une machine à cutter.
— C’est un cutter professionnel, inox, 60 litres. Parfaite pour la charcuterie fine.
Smail s’approcha.
— Comment ça se passe pour le SAV (3) ? La formation ?
— On vous envoie un technicien pour la mise en service, et un consultant peut venir pour les premiers essais.
Quelques semaines plus tard, le matériel arriva. Hachoirs, poussoirs, mélangeurs, cellules de cuisson et de maturation et d’autres petits équipements d’emballage et d’étiquetage.
L’installation dura deux jours. Un consultant français fut dépêché pour assurer les premiers réglages, Thierry, un homme jovial à l’accent chantant, assista Hamid dans les premiers essais. Ils testèrent recettes, textures, températures, taux d’humidité, en quête du goût parfait.
Les L’odeur riche et subtile des épices fraîches embaumait l’atelier, tandis que les textures satinées des premiers saucissons sortis de la machine, luisants et parfaitement calibrés, témoignaient de la perfection atteinte. Hamid les contempla avec fierté.
— C’est exactement ce que j’avais en tête !
Thierry goûta une tranche test.
— C’est doux, équilibré. Vous avez une bonne main, mon vieux.
Hamid sourit. C’était le début d’une aventure concrète. Malgré son calme apparent, il sentait son cœur battre plus vite à chaque nouvelle réussite technique.
Smail, de son côté, s’activait sur l’image de marque, les premiers contacts commerciaux et le sourcing local. Il trouva des éleveurs sérieux, passionnés, à même de fournir une matière première conforme aux standards fixés par Hamid. Tout était choisi avec rigueur. Kader, avec son expérience en gestion stratégique, supervisait chaque étape cruciale, de la validation du business plan à la sélection des fournisseurs en passant par la formalisation des processus.
Le contrôle qualité fut une obsession dès les premières heures. Fiches techniques, protocoles de traçabilité, contrôles microbiologiques, tout était noté, vérifié, ajusté.
Puis vint le moment du lancement. Smail organisa une première dégustation avec des chefs d’hôtels et des épiciers de la place.
— C’est un produit rare, messieurs. Fait main, sans conservateur, sans compromis.
La couleur vive des produits finis, oscillant entre le rouge profond et le rosé tendre, attirait immédiatement l’œil des connaisseurs.
Quelques échantillons furent envoyés à des chefs de cuisine réputés, des responsables achats dans l’hôtellerie. L’accueil fut plus qu’encourageant : enthousiaste. L’engouement fut immédiat. Un hôtel de luxe passa commande. Puis des épiceries fines à Hydra. Et enfin, le graal, un contrat plus que symbolique : Air Algérie !
— Vos produits seront servis en classe affaires sur les vols internationaux, annonça fièrement le représentant de la compagnie.
Les événements de dégustation privés devinrent rapidement un rendez-vous incontournable pour les amateurs de charcuterie haut de gamme. Smail développa une campagne digitale ciblant les influenceurs gastronomiques locaux, générant ainsi un bouche-à-oreille efficace.
La machine était lancée. Les volumes restaient maîtrisés, mais la notoriété grandissait. La régularité de la qualité, l’histoire racontée autour des produits, la rareté bien assumée : tout contribuait à créer un engouement discret mais solide.
En moins de trois ans, le prêt ANSEJ fut intégralement remboursé. L’entreprise tournait désormais sur fonds propres. Autonome, respectée, et fidèle à sa vision initiale. Hamid et Smail avaient gagné leur pari. Et quelque part, dans l’ombre, Kader observait avec fierté les fruits de ce qu’il appelait « stratégie de l’essentiel ».
(1) ANSEJ : Agence nationale d’appui et de développement de l’entrepreneuriat
(2) SAFEX : Palais des Expositions / Société Algérienne des Foires et Exportations
(3) SAV : Service Après Vente









